
"Je veux porter la voix de tous ceux qui attendent un médecin" : portrait de Guillaume Garot, le député qui veut réguler l'installation
Député de la Mayenne depuis 18 ans, le socialiste Guillaume Garot s'est imposé au fur et à mesure des mandats comme le fer de lance de la lutte contre les déserts médicaux. A la tête d'un groupe transpartisan d'une centaine de députés, il défendra cette semaine à l'Assemblée nationale une proposition de loi controversée visant à réguler l'installation des médecins, au nom du "pacte républicain". Nous l'avons rencontré il y a quelques jours, dans son bureau parisien.

Dans son bureau de l'Assemblée nationale, au bout de l'aile réservée aux socialistes, Guillaume Garot scrute machinalement son téléphone portable, qui vibre ou sonne à intervalles irréguliers. Un morceau de sucre à moitié croqué est posé à côté d'une tasse à café tachée de marc. Ce matin du 25 mars s'annonce chargé et studieux. Le lendemain, le député de la Mayenne défendra, devant la commission des Affaires sociales, un texte décrié par les médecins, mais "nécessaire" selon lui.
Fruit de près de trois années de travail avec le groupe transpartisan qu'il a fondé en juillet 2022, il prône une régulation de l'installation de ces professionnels. Une mesure qui revient presque chaque année comme une rengaine au Parlement sans jamais faire l'unanimité. Mais cette fois, le vent pourrait avoir tourné. Plus de 250 députés ont en effet soutenu sa PPL, qui doit être débattue dans l'hémicycle cette semaine. "Après c'est une question de mobilisation le jour dit, être là en séance au moment de…", tempère Guillaume Garot, prudent mais "serein". Dans son fauteuil qui tourne le dos à la fenêtre, le socialiste se dit "heureux que le débat puisse enfin avoir lieu". "On l'a attendu longtemps…"
Forme-t-on trop de médecins ?

Fabien Bray
Oui
Je vais me faire l'avocat du diable. On en a formés trop peu, trop longtemps. On le paye tous : Les patients galèrent à se soigne... Lire plus
Il se voyait "journaliste ou préfet"
C'est en 2000 que Guillaume Garot s'engage en politique, quand il fait le choix de revenir à Laval. Après son baccalauréat, il avait quitté sa ville natale pour poursuivre des études de lettres et d'histoire avant d’entrer à Sciences Po Paris. "Des années très épanouissantes et stimulantes sur le plan intellectuel, avec une grande ouverture d'esprit." À l'époque, l'étudiant ne se destinait pas à une carrière politique, mais se voyait bien "journaliste ou préfet" ; "quelque chose en lien avec la Cité".
C'était sans compter le terreau familial, fertile : un père paysan engagé dans les structures agricoles, une mère infirmière active dans le milieu associatif ; tous deux membres de la section locale du Parti socialiste. Son père, Georges Garot, occupait par ailleurs le poste de secrétaire national du PS chargé de l'agriculture et du monde rural, et s'était hissé au rang de député européen en 1997. "Mon engagement ne vient pas de nulle part, il y avait un creuset", acquiesce Guillaume Garot. Surtout, "il y avait une culture du débat dans la famille". "Adolescent, je regardais les débats à l'Assemblée à la télévision, je n'étais pas un spectateur assidu, mais ça faisait partie du quotidien", sourit l'aîné d’une fratrie de trois enfants.
Le Mayennais n'avait "pas 20 ans" quand il a logiquement pris sa carte de membre au Parti socialiste. Quinze ans plus tard, lorsqu'il revient sur ses terres après avoir été directeur de cabinet de Daniel Vaillant à la mairie du 18e arrondissement de Paris, puis son conseiller politique au ministère de l'Intérieur, il brigue la mairie de Laval, conduisant la liste de la gauche plurielle face au maire de l'époque, François d'Aubert, figure politique très ancrée dans le paysage et de 23 ans son aîné. Il essuie un échec cuisant – "mais ce sont les défaites qui forgent".
Il persévère et est élu député en 2007, "sur le fil". "C'était une grande surprise. Je sentais que le courant passait bien avec les Mayennais, mais de là à battre celui [François d'Aubert] qui était député depuis près de 30 ans…" Guillaume Garot sera réélu à chaque mandat, augmentant son score à chaque fois. Une constance qu'il doit, selon lui, à son implication sur le terrain. "Je considère que pour être un bon député ici, à l’Assemblée, il faut d’abord être un député à l’écoute, estime le Lavallois. Je passe beaucoup de temps à aller au-devant des Mayennais, je partage leur vie." Et de poursuivre : "C'est chez moi, c'est un territoire que je connais intimement ; un territoire tempéré politiquement, à l'image de notre climat, une terre de bocage, d’élevage, une terre où la confiance se gagne petit à petit, mais qui est profonde une fois qu'elle est acquise", loue-t-il, le ton posé, prenant le temps de choisir scrupuleusement ses mots.
Il sera élu maire de Laval en 2008. Un poste qu'il occupera jusqu'en 2012 avant d'être nommé ministre délégué à l’Agroalimentaire au sein du Gouvernement de Jean-Marc Ayrault.
"C'est notre responsabilité politique de législateur que de proposer des solutions"
Décrit comme bosseur – "disons que j'ai appris à travailler, déjà enfant j'avais un grand respect pour l'école", Guillaume Garot se saisit d’abord des sujets agricoles et alimentaires : "Ce sont des questions familières. Mes grands-parents des deux côtés étaient agriculteurs ; métayers même, pour mes grands-parents paternels. C’étaient des personnes très modestes, qui ont été confrontées à la pauvreté, comme toute une génération de l’entre-deux-guerres. C’était la vie chez nous en Mayenne. Je viens de là", appuie Guillaume Garot.
La lutte contre le gaspillage alimentaire devient l'un de ses principaux combats - "et il le reste !". "J'ai fait voter ici à l'unanimité en 2015 la première loi contre le gaspillage alimentaire, une loi pionnière en Europe", se targue le socialiste. "Et en tant que ministre délégué, j’ai ouvert des chantiers importants pour améliorer en permanence la qualité de notre alimentation et les conditions de travail des salariés du secteur. C'étaient deux années très intenses."
La problématique des déserts médicaux s’impose à lui au fil des échanges avec la population durant ses permanences. "Quand vous avez des Mayennais qui sont dans une situation de détresse parce qu'ils ne trouvent plus de médecin, pour eux ou pour leurs proches, plus de pédiatre pour leur enfant, c'est très inquiétant", souligne-t-il gravement. "J'ai été frappé année après année de l'aggravation de cette réalité, vécue comme une profonde injustice. Les chiffres montrent que la Mayenne, hélas, est mal lotie, mal dotée en présence médicale, alors qu'on y vit très bien, on est très heureux... On le serait davantage si on pouvait avoir plus facilement accès à un généraliste, à un spécialiste, à un dentiste."
Le député cosigne un premier amendement visant à instaurer un conventionnement sélectif pour les médecins, en 2016. Rejeté. Il dépose sa première proposition de loi afin de faire voter cette mesure fin 2018. "À l'époque, nous étions peu nombreux à nous être saisis du sujet ici, à l'Assemblée."
Au sortir de l'élection législative de juillet 2022, Guillaume Garot, fort de la confiance que les Mayennais lui ont renouvelée, décide de créer un groupe transpartisan pour imposer le sujet au Parlement. "Durant la campagne, j'avais été frappé de voir que deux sujets revenaient sans cesse, matin, midi et soir : la vie chère et les déserts médicaux. Réélu, je me dis 'il faut prendre une initiative'. C'est notre responsabilité politique de législateur que de proposer des solutions, et pas des solutions à dix ans, des solutions qui permettent de résoudre le problème au moment où il se pose, c'est-à-dire maintenant", estime le député. Et d'ajouter, le visage inquiet : "Le plus rude est à venir, une génération de médecins va partir à la retraite sans forcément être remplacée."
Il appelle alors à l'union des parlementaires, à l'exception de ceux Rassemblement national – "pour moi, le groupe, c'est le pacte républicain". "Députés de droite, députés de gauche, nous sommes tous confrontés aux mêmes réalités, d'où cette initiative transpartisane au nom de la République et de la promesse républicaine d'égalité de tous face à la santé, explique l'élu. La France s'est construite depuis le siècle dernier sur la base d'un service public très puissant et de la Sécurité sociale. On cotise tous, à égalité de revenus, de la même façon, on paie tous les mêmes impôts et on bénéficie tous du même accès aux soins, qui qu'on soit, pauvre ou riche, rural ou urbain. Aujourd'hui, cette promesse est faillible, et c'est ressenti très durement pas nos concitoyens", déplore-t-il.
Son regard azurin s'assombrit. "Si on ne trouve pas de solution, le risque, c'est de faire le lit des idées extrémistes, parce que ça nourrit la colère, la révolte même ! Regardez dans les cahiers de doléance des Gilets jaunes en 2019, ils étaient plein de détresse, d'angoisse, d'inquiétude et d'espoir sur la santé et l'accès aux soins." Cinq ans après le début de la crise du Covid qui a mis à mal le système, "on ne peut pas passer à côté", martèle le député Garot, qui considère que la situation actuelle "est un échec collectif". "Et j'en prends ma part…"
Si j'étais dans une démarche politique politicienne, pourquoi j'aurais créé un groupe transpartisan ?
"Parce que les inégalités entre les territoires n'ont jamais été aussi fortes", Guillaume Garot défend aujourd'hui une régulation de l'installation des médecins, dans une définition large : il entend flécher l'installation des médecins libéraux – généralistes et autres spécialistes – par le biais d'une autorisation qui serait délivrée par les agences régionales de santé. Dans les territoires considérés comme sous-dotés, elle serait délivrée de droit ; lorsque l'offre de soins est "au moins suffisante", elle serait conditionnée à la cessation d'activité d'un praticien pratiquant la même spécialité sur ce territoire. "Ce n'est pas la solution miracle, mais c'est une solution nécessaire", justifie l'élu, en saisissant sur son bureau surchargé un exemplaire de l'Atlas de la démographie de l'Ordre des médecins 2023. "Il mesure la variation de densité médicale, explique-t-il, les yeux rivés sur le tableau. Entre 2010 et 2023, -18,8% dans l'Aisne, -26,3% dans le Cher, +12% en Haute-Savoie, +14,3% en Savoie, +12% dans les Hautes-Alpes."
"Les départements qui étaient les mieux dotés il y a dix ans ont vu leur densité médicale se renforcer. C'est donc bien un problème de répartition, même s'il y a évidemment d'autres facteurs, comme les nouvelles façons de travailler et les nouvelles attentes des jeunes générations", analyse le chef de file du groupe transpartisan, pour qui la pénurie "n'est pas [vécue par] tout le monde". "J'ai fait le test hier avec Doctolib. J'ai cherché un rendez-vous avec un généraliste, j'ai regardé à Biarritz – 208 réponses ; j'ai ensuite regardé à Guéret – 7 réponses. Et encore, certains ne prennent pas de nouveaux patients... Elle est là l'inégalité, et pour les Français, c'est insupportable", répète le Lavallois.
Mais comment agir ? "La seule solution que nous n'ayons pas essayée, c'est la régulation de l'installation des médecins. C'est la solution indispensable pour que toutes les autres fonctionnent", affirme l'élu, convaincu, soulignant que "toutes les autres professions de santé sont régulées, toutes". Pourquoi les médecins ne le sont-ils pas ? lui demande-t-on. "Souhaitons qu'ils le soient prochainement", lâche Guillaume Garot après un silence. Une posture vécue comme une forme d'acharnement par les représentants des médecins libéraux (syndicats, associations et même l'Ordre), qui déjouent les tentatives de coercition de façon quasi saisonnière. "Pourquoi un acharnement ?", s'agace le député, qui semble découvrir ce reproche.
"Nous sommes dans une version très mesurée de la régulation, pour nous le principe de liberté d'installation prévaut. Il n'est pas question d'aller nommer un médecin dans tel ou tel territoire. Ce que nous proposons, c'est un dispositif jumeau de celui en vigueur pour les dentistes depuis le 1er janvier, promet le politique. Et d'annoncer à Egora qu'il veut étendre cette régulation aux médecins salariés et aux déconventionnés. "C'est bien un geste en direction [des libéraux] …" Ce qui ne semble pas être perçu comme tel par les principaux concernés, qui dénoncent également la tentative du député de rétablir l'obligation de gardes, alors que 97% du territoire est couvert. Mais pour Guillaume Garot, "manifestement, il y a des trous dans la raquette".
Pour les médecins syndicalistes, cette PPL s'apparente davantage à une mesure électoraliste et populiste. "Si j'étais dans une démarche politique politicienne, pourquoi j'aurais créé un groupe transpartisan ?", rétorque Guillaume Garot, visiblement irrité, en réajustant sa fine cravate noire. Je veux porter à l'Assemblée la voix de tous ceux qui attendent un médecin, qui souhaitent être soignés correctement, et, je le redis, ce n'est pas une question de droite-gauche, ou alors c'est une grande question politique au sens noble du terme." Quant au fait que certains prédisent déjà l'échec de la mesure, le socialiste lance : "Mais pourquoi ?" "La régulation, c'est un principe d'organisation, ça vise à mieux répartir. Pourquoi s'empêcher une solution alors que ce qui a été mis en œuvre jusqu'à présent ne suffit pas à régler le problème ? Ça fonctionne pour les pharmaciens…"
Réguler une profession en pénurie a-t-il toutefois du sens ? N'aurait-il pas fallu le faire il y a 20 ans ? "Je suis député en 2025, qu'est ce que vous voulez que je vous dise ? répond-il du tac au tac. Et puis j'ai parlé d'échec collectif, et quand je dis ça, je pense que chacun a sa part… le numerus clausus n'est pas arrivé par hasard."
Face à la tension palpable entre les deux camps, le ministre chargé de la Santé et de l'Accès aux soins, Yannick Neuder, a organisé un "conclave" lundi 24 mars, durant lequel il a proposé un "moratoire" sur la PPL Garot. Hors de question pour le député à l'origine de ce texte. "Le temps parlementaire doit être respecté, a-t-il insisté. C'est le temps de la discussion, des amendements, des enrichissements, des améliorations, des corrections. C'est le rôle du Parlement quand même…" Des syndicalistes présents au rendez-vous ont prévenu, ils n'hésiteront pas à "aller au clash" et à descendre dans les rues. Le dialogue est-il néanmoins rompu ? "Pas du tout, pas du tout !, assure Guillaume Garot. On peut ne pas être d'accord, mais je suis convaincu qu'il faut que le débat ait lieu."
"Je voudrais ajouter quand même que le dialogue ne doit pas être qu'avec les organisations syndicats de médecins, il doit aussi l'être avec les usagers. Ces derniers n'étaient pas conviés [lundi 24 mars]. Pourquoi ne sont-ils pas écoutés ? Pourquoi ne sont-ils pas entendus ? interroge le député. Interrogez les Français, venez avec moi, regardez toutes les enquêtes d'opinion… Une immense majorité de la population est pour des mesures de régulation, et des mesures beaucoup plus strictes que celles que nous proposons…"
En commission, mardi 25 mars, les députés ont adopté sa PPL… mais amputée de l'article premier sur la régulation, rejeté à trois voix près. Pas de quoi alarmer Guillaume Garot, qui a pourtant demandé à recompter les votes. "Les esprits avancent !", a-t-il écrit sur son site internet, donnant rendez-vous dans l'hémicycle.
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