
Temps de travail, spécificité des femmes médecins… Les premiers résultats de l'étude sur l'activité réelle des généralistes
Une étude menée conjointement par le Collège de médecine générale et le Conseil national de l'Ordre des médecins documente les "types et temps de travail des médecins généralistes". Les résultats préliminaires, présentés au CMGF 2025 vendredi 28 mars, montrent notamment que le genre impacte le type d'offre de soins, mais pas la quantité. Ils confirment que les jeunes médecins travaillent un peu moins que leurs ainés, mais dans des proportions bien moindres qu'on ne le croit.

"On n'a jamais été autant détenteurs de données et pour autant, on a une analyse de l'offre de soins qui n'est pas à la hauteur", a déploré vendredi 28 mars au Congrès médecine générale France (CMGF 2025) le Dr Jean-Marcel Mourgues. Raison pour laquelle le Conseil national de l'Ordre des médecins, dont il est l'un des vices-présidents, "a sauté sur l'occasion" de travailler avec le Collège de médecine générale (CMG) sur une étude visant à "documenter" les types d'activités et le temps de travail des diplômés de médecine générale. "On sait que derrière le décompte des médecins inscrits à l'Ordre, il peut y avoir une variabilité du temps de travail", relève en effet le Pr Paul Frappé, président du CMG. Le décompte des actes remboursés présente lui aussi ses limites : "qu'est-ce qu'il y a derrière?". "Il y a besoin d'aller plus loin pour éclairer des enjeux à la fois sur la démographie, sur la reconnaissance des exercices de chacun, sur le référentiel de formation", a-t-il insisté.
Cette étude "qualitivo-quantitative" visait d'ailleurs initialement à éclairer les travaux d'élaboration du nouveau référentiel de la profession, mais elle n'a pas pu être lancée à temps. Le questionnaire en ligne a été diffusé à partir du 5 mars auprès des 136 000 généralistes inscrits à l'Ordre. Les résultats présentés vendredi sont "préliminaires", basés sur les réponses de 13 874 généralistes*, extraites le 26 mars.
Forme-t-on trop de médecins ?

Fabien Bray
Oui
Je vais me faire l'avocat du diable. On en a formés trop peu, trop longtemps. On le paye tous : Les patients galèrent à se soigne... Lire plus
L'exercice est désormais minoritaire
Sur les 10694 actifs -réguliers ou retraités- répondants**, 34.7% exercent en cabinet de groupe, 18.9% en MSP et 18.2% en cabinet médical seul. "Nous sommes très très loin des chiffres que nous aurions eu il y a 20 ou 30 ans, où là on aurait eu le primat du cabinet médical seul", a relevé Jean-Marcel Mourgues. 16.4% de ces généralistes exercent en milieu hospitalier et 6.3% en centre de santé.
Si l'on considère les seuls actifs en cabinet, maisons de santé (MSP) ou centres de santé (8078), les deux tiers sont installés dans une zone médicalement sous-dotée (ZIP ou ZAC) et près d'un tiers déclarent exercer à plus de 20 minutes d'un centre hospitalier. "Ça mériterait qu'on croise les données et qu'on étudie la relation possible entre la distance au-delà de 20 minutes et l'installation libérale ou pas, l'effet d'âge ou pas et la question de la satisfaction", a souligné Stéphanie Rasse, responsable du service études et recherche statistiques au Cnom.
Un temps de travail influencé par l'âge, mais pas par le genre
Les actifs exerçant en cabinet, MSP et centres de santé déclarent travailler en moyenne 8.3 demi-journées par semaine. Soit autant que les médecins-conseils, sourit Jean-Marcel Mourgues, soulevant immédiatement un biais majeur : "Il y a la définition de ce qu'on appelle une demi-journée… est-ce que c'est 3 heures ou 5 heures ?", interpelle-t-il. Pour les libéraux, "ce sont clairement des grosses demi-journées", appuie Paul Frappé. La Drees avait en effet évalué en 2022, sur la base de données datant de 2019, que les généralistes "travaillaient 50 à 55 heures par semaine : ça donne 6 heures pour une demi-journée". La question de l'étude portant sur les "activités de soin", les répondants ont pu exclure du calcul les activités annexes telles que la comptabilité, l'informatique, la lecture de la littérature médicale, etc., qui peuvent facilement occuper une demi-journée supplémentaire par semaine.
L'enquête a néanmoins le mérite de permettre d'établir des comparaisons entre lieux d'exercice, entre classes d'âge et entre genres. Contrairement aux idées reçues, l'effet de genre est "léger", relève ainsi Jean-Marcel Mourgues : les femmes actives exerçant en cabinet, MSP ou centres de santé déclarent travailler en moyenne 8 demi-journées, contre 8.5 pour leurs confrères.
L'étude confirme en revanche "une diminution modérée" du temps de travail des plus jeunes par rapport à leurs ainés : 8.1 demi-journées pour les moins de 40 ans, 8.6 pour les 40-60 ans et 8.9 pour les plus de 60 ans. Cependant, on est loin d'un "facteur 2", pointe Paul Frappé. "Alors qu'on entend souvent, avec les raisonnements en terme de patientèle, qu'il faut 2.5 jeunes médecins pour remplacer un médecin plus ancien, ça n'a pas l'air de se traduire en terme de temps de travail", souligne le président du CMG.
L'activité de médecine générale
Parmi les 8078 praticiens actifs exerçant en cabinet, MSP et centres de santé, 96.2% déclarent recevoir "tout motif de consultations" et 87.5% assurent un "suivi au long cours". Près de 8 sur 10 font des visites à domicile. "Derrière ce chiffre, ça peut être très varié : est-ce que c'est faire une visite, dix, ou que de la visite à domicile?", s'interroge Paul Frappé.
La téléconsultation est pratiquée par moins de la moitié des généralistes de ville et en majorité pour le compte de leurs propres patients : seuls 4.2% des MG déclarent téléconsulter sur une plateforme dédiée.
Concernant les soins non programmés, 87.8% indiquent assurer les urgences du cabinet, 51.2% participer à la PDSA (le taux global pour les médecins étant de 39.56% en 2024 selon les derniers chiffres de l'Ordre) et environ un tiers sont effecteurs du service d'accès aux soins (SAS).
Par ailleurs, 36,6% des actifs exerçant en médecine de ville indiquent être maitres de stage universitaire (MSU). "C'est sans doute un peu surévalué par rapport à la réalité", considère Paul Frappé. Les généralistes concernés estiment consacrer 5 demi-journées par semaine à cette activité d'enseignement : "Ce n'est vraiment pas anecdotique, ce n'est pas une maitrise de stage de coin de table", insiste-t-il.
Actes techniques et cliniques : des top et des flop
Pratiqué par 66,7% des actifs en cabinet, MSP et centres de santé, l'ECG est "le blockbuster". "Mais on n'est pas à 100%, loin de là", tempère Paul Frappé. Le 10e acte le plus pratiqué par les généralistes, l'infiltration articulaire, ne mobilise que 18.7% des généralistes, ce qui témoigne pour le président du CMG de la grande "variabilité" des activités au sein de la spécialité.
Les actes à visée esthétique (injections anti-rides, laser et lumière pulsée notamment) arrivent en bout de classement. "Est-ce que c'est sous-déclaré car ces médecins se sont pas sentis visés par cette enquête sur la 'médecine générale' ou est-ce qu'il y a une dimension géographique?", relève le généraliste. "Les actes esthétiques ont quand même une spécificité territoriale, marquée par trois dimensions : un effet de métropolisation (Paris, Ile-de-France, Lyon), un effet de littoralisation tant sur l'arc méditerranéen qu'atlantique et un effet frontières (Savoie, Haute Savoie)", signale Stéphanie Rasse, cartes à l'appui.
En revanche, si le genre n'impacte que peu le temps de travail, il a un effet marqué sur le type d'activités proposées. "On voit que les femmes sont orientées plus sur des activités santé de la femme et de l'enfant : 73% disent faire des frottis [trois fois plus que les hommes, NDLR] et 41% de la pose d'implants contraceptifs", souligne la géographe de la santé.
Focus sur les remplaçants
Sur les 1089 remplaçants participants à l'enquête, près de 90% évoluent en médecine générale libérale, 15.1% en établissement, 9.6% en centre de soins non programmés et 4.8% en centre de santé.
Près de 4 sur 10 se considèrent comme "remplaçants occasionnels" et un peu plus de 6 sur 10 comme remplaçants "réguliers", "même si la ligne de crête est difficile à définir", relève Jean-Marcel Mourgues.
Les remplaçants occasionnels déclarent travailler en moyenne 28.3 semaines par an (30.2 pour les femmes) et les remplaçants réguliers estiment travailler 6.6 demi-journées par semaine. "Si on fait une règle de 3, un remplaçant qui se dit occasionnel c'est à peu près 60% d'un ETP d'un actif en cabinet, un médecin qui se dit remplaçant régulier on est à 80%", calcule le vice-président du Cnom. Les 9456 remplaçants inscrits à l'Ordre représenteraient ainsi 6871 ETP. Des "chiffres à prendre avec des pincettes car la règle de 3 est appliquée à l'ensemble des remplaçants (dont des hospitaliers)", mais qui démontrent que ces derniers "constituent une offre de soins importante, tient à souligner Paul Frappé . On est loin d'un mi-temps."
Des généralistes… satisfaits !
"Ça a été une relative surprise, on s'attendait à des chiffres moins favorables, pointe Jean-Marcel Mourgues. On s'est dit 'c'est une enquête déclarative, c'est l'occasion de marquer l'insatisfaction dans l'exercice' mais finalement on s'aperçoit qu'on est à 70% à peu près de médecins plutôt, voire très satisfaits." Ce chiffre s'élève à 65% pour les médecins de ville actifs.
Parmi ces derniers, près de 20% envisagent de changer de situation, dont 42.8% de changer de type d'activité et/ou 30.2% de changer de lieu et 29.5% d'arrêter***. "ça vient éclairer le fait que les carrières ne sont plus monobloc, elles évoluent", analyse Paul Frappé.
Cette étude doit se poursuivre. "L'idée c'est d'encore avoir une ou deux relances pour l'enrichir", explique Paul Frappé. Dans un second temps, des croisements de données permettront d'apporter de nouveaux éclairages sur les aspirations de la profession.
*Age moyen de 50 ans, 54.4% de femmes.
**Les remplaçants sont comptabilisés à part
***Réponses potentiellement cumulatives
La sélection de la rédaction